
Si l'expression "émission culte" révulse l'honnête homme, il faut bien admettre que cette concession faite à la modernité
définit très exactement, plusieurs mois après sa disparition, " Les Meilleurs de nuit ".
Pour la première fois dans l'histoire des ondes, un sans domicile fixe discute avec un PDG, un gamin tient la dragée haute à un médecin à
la retraite, un ingénieur de l'aviation civile courtise en direct une cousette, une grande handicapée répond du tac au tac à un émule de
Coluche, un grand écrivain dissimulé égratigne un poétereau ; on pleure, on rit, on pouffe, on vitupère, on refait le monde dans une
liberté courtoise, sous l'œil attendri du grand maître Hubert qui donne, nuit après nuit, des leçons d'humanisme avec deux interdits
auxquels il s'attache farouchement : la vulgarité et la politique, dont il fait à juste titre des synonymes.
Peu à peu, se crée une extravagante famille qui adhère passionnément à ces rencontres de la nuit. De cette foule anonyme et remueuse,
se détachent des singularités, des vedettes, et le mot n'est pas trop fort, des stars. On a besoin d'écouter Lili, l'étonnante
gouailleuse de Quétigny, ébouriffante Bourguignonne dont l'humour souvent involontaire fait plier la France en deux. Avec l'aplomb
d'une vraie professionnelle, elle écorche le français, confond les faits, massacre l'anglais, mais toujours avec un bon sens désarmant
et une exceptionnelle gentillesse. Gégé le boulanger dont le rire restera
dans les mémoires, turfiste et déconneur, qui devient pour l'éternité Gégé de la Soute (de La Souterraine, petit village de la Creuse).
Carmen, mammy suffragette, un peu égrillarde, inconditionnelle de Pierre Dac, qui chevrote nos vieilles et belles chansons, souvent
jusqu'à exaspérer les auditeurs les plus endurants. Jane, dont la voix sensuelle ne fait pas lever que les cœurs et qui profite de ses
petits talents pour se faire vénérer par tous les amateurs esseulés de l'émission.
Manu, le trublion alsacien à la jolie voix de professionnel, qui manie le non-sens comme d'autres le calembour, au risque, à chaque
prestation, de se faire virer de l'antenne. Babette, directrice générale des Renseignements généreux, qui à chaque interrogation
d'auditeur " répond plus vite que son ombre". Isaure, portant à droite, lionne de Belfort parfois blessée. Annick de Rennes, portant
à gauche, infatigable organisatrice de sauteries mémorables. Pierre de Voisins, poète délicat du quotidien qui enchante chaque vendredi
ses admirateurs.
Et tous nos chanteurs, plus talentueux les uns que les autres, pasticheurs hors pair dont l'un d'entre eux, le plus prolixe, de
Fos-sur-Mer, écrira une chanson inoubliable à la gloire de Jérôme Bellay. Sans oublier Wilfrid, authentique poète octogénaire, dont
le rap, en d'autres temps, aurait pu faire un tube national.
Comment les citer tous ?Alice, présente, bondissante, aux messsages minitelliens aussi compliqués que les hiéroglyphes déchiffrés par
Champollion. Le Belge, Raoul, mangé de talent, qui donnait du Môssieur Hubert comme un auguste du début du siècle, désopilant à
l'antenne,
effroyablement triste à la ville. Et tant d'autres... Et nos morts...
Célèbres ou inconnus, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, les membres de cette famille ne se contentèrent pas de passer du bon temps
pendant les dix-huit mois que dura l'émission. Sous la houlette d'Hubert et de Malher, ils participèrent à d'authentiques sauvetages,
car bien souvent, l'humour bon enfant cachait de cruels naufrages. Retraités, étudiants, artistes, boulangers, routiers, infirmières,
gardiens, bref tous les travailleurs de la nuit ne remplissaient pas l'auditorat. Il y avait aussi les malades, les grabataires, les
aveugles, veuves et veufs, hommes et femmes à la dérive, sans toit, qui ignoraient de quoi serait fait leur lendemain sans les mains
tendues et amicales de ces noctambules attentifs. Si le rire était toujours au rendez-vous, l'émotion ne manquait pas.
Il serait injuste d'oublier deux personnages qui eurent une considérable importance dans l'histoire de cette émission. Comme ils
portaient
le même prénom, Philippe, ils furent baptisés Fifi 1 et Fifi 2. L'auditeur moyen ne saura jamais si l'on doit plus à l'un qu'à
l'autre. Ce que l'on sait, c'est qu'ils apportèrent avec un immense talent cette touche de modernité qui, sans eux, aurait pu faire
glisser l'émission parfois dans la convention ringarde. A chaque fois que l'un des Meilleurs se prenait trop au sérieux, son discours
était entrecoupé de gimmicks, cris d'animaux, onomatopées récurrentes qui ramenaient l'intervenant à une plus juste mesure de lui-même.
C'était sain, jeune, vif, percutant, insolent, délicieux.
Malher, venu de la FM, possédait une des plus belles voix des ondes. Chaleureux, sobre, écorchant de temps à autre la syntaxe, il
représentait l'ami, le camarade des week-ends et avait su, au fil des mois, se créer une cour d' inconditionnels.
Hubert Wayaffe, le patron, bien que cachant son grand professionnalisme sous une modestie maîtrisée, ne laissait de surprendre ses
auditeurs par l'étendue de sa culture, son sens de l'à-propos, son humour implacable et son exceptionnelle gentillesse. Cette modestie
irritait souvent Georges de Laon qui ne manquait pas une occasion de rappeler à l'antenne ce que l'histoire de la radio devait à ce
grand bonhomme. Hubert avait été l'un des pionniers de la liberté radiophonique.
Et puis un jour, Claude le photographe, appuyé par Pierre de Voisins, lança à l'antenne l'idée d'une revue ou d'une anthologie qui
réunirait les principaux poètes de la nuit. Claude ne voulait pas produire un ouvrage élitiste. Il savait que beaucoup parmi les
Meilleurs avaient la plume modeste. Mais il trouvait dommage que toute cette émotion, ces actions désintéressées se perdent dans la
nuit des temps.
Dans un premier temps, sa suggestion fut applaudie à l'antenne, encouragée par les animateurs et par de nombreux auditeurs.
Telle aura été notre ambition."
Si Louis Merlin et Lucien Morisse avaient
définitivement sonné le glas de l'ère des speakers, Hubert avait introduit en France le disc-jockey, le canular élevé au grand art
dans une France bourrée d'espoir qui ignorait encore le nihilisme systématique et la dérision toujours vacharde.
Europe 1, pour ne pas la citer, avait été la radio leader des années 70 et Hubert la meilleure locomotive de cette radio.
Il était donc parfois éprouvant de supporter l'irrespect des néophytes, interrogeant l'animateur en ces termes : "T'es qui toi ?"
Hubert répondait toujours par une gentillesse, jamais par une impatience d' idole courroucée.
Et puis
de vilaines âmes firent courir le bruit que notre ami ne serait peut être pas l'anthologue idoine pour mener à bien une telle entreprise.
Cédric et Corinne, les deux assistants d'Hubert, l'éloignèrent progressivement de l'antenne et par là même, nous privèrent aussi, sans
que l'on puisse comprendre pourquoi, de la présence de l'excellent Pierre de Voisins.
Il est donc utile, voire important, de rappeler ici que " Les Poètes de la nuit " n'est pas une oeuvre littéraire, il s'en faut de
beaucoup. C'est une modeste anthologie, sous la forme d'une revue annuelle de bibliothèque, qui a pour but de coucher sur le papier tant
l'anodin que l'important. Nous serons tous heureux de garder sur nos étagères le témoignage émouvant de ces dix-huit mois exceptionnels
où nous aurons été, pour un soir, pour une heure, pour quelques minutes, les vedettes d'une des radios qui fut jadis la plus prestigieuse
de France.